Crise, critique et conflictualité

 

Le projet de recherche « Crise, critique et conflictualité » a été élaboré au sein de VORTEX devenu 19-21 pour répondre à une double exigence.

Celle de mettre au travail des enseignants-chercheurs et des doctorants travaillant sur des objets et des questions qu’ils ont en commun. Au-delà de la thématique du conflit armé, la notion de crise fédère des questionnements qui traversent le groupe autour de questions d’histoire littéraire. Etant donné sa composition — 19-21 comprend des membres qui travaillent sur le romantisme, le modernisme britannique et américain, le post-modernisme et l’art contemporain —, la problématique des scansions esthétiques et des temps de l’histoire littéraire sont au cœur de nos préoccupations. La notion de crise permet de penser à nouveaux frais le sens et les conditions des césures littéraires et des transitions esthétiques entre les différents mouvements qui ont scandé l’histoire littéraire anglo-américaine et la littérature post-coloniale de langue anglaise du 19e au 21e siècle. Les mouvements littéraires successifs ont mis en scène ou en œuvre des crises esthétiques qui répondaient par les moyens de la littérature à des conflits sociaux et politiques, mais aussi scientifiques et épistémologiques. La question de la réponse de la littérature à la crise, celle connexe de la crise de la représentation, celle sous-jacente de ce que peut la littérature, nous retiendront particulièrement. La convocation des notions de rupture et / ou de discontinuité permettra d’envisager romantisme et modernisme en « miroir », sachant que cette dialectique sert à conceptualiser les évolutions esthétiques jusqu’à la post-post modernité. A cet égard, 19-21 se situe dans le prolongement naturel du groupe PEARL, et de son interrogation sur le sens de l’adjectif « early » dans l’expression « Early Modern ». Cet argument qui est loin d’être simplement terminologique plaide pour la prise en compte, au sein de PRISMES, d’une histoire longue de la littérature anglophone à laquelle 19-21 veut contribuer autant qu’il est en son pouvoir.

La participation d’enseignants-chercheurs travaillant dans le champ des neurosciences (P.-L. Patoine et L. Campos), animateurs très actifs du sous-groupe « Sciences et littérature » permettra d’articuler les termes de la crise moderne entre scientificité et littérarité, d’examiner les modèles littéraires à l’œuvre dans l’écriture scientifique, de penser les termes littéraires dans lesquels la science se représente, se fonde en s’écrivant ou s’imagine.

Ajoutons que la question de la crise s’est enfin imposée aux membres de 19-21 qui travaillent sur la littérature dite post-moderne (fiction et poésie) comme une préoccupation éminemment contemporaine, bien qu’elle soit aussi une préoccupation contemporaine à chaque époque étudiée. La littérature des siècles étudiés par 19-21 prend en charge des crises, les représente, les performent, y répond de manière aussi diverse qu’inventive.

La seconde raison qui a motivé le choix de la thématique commune « Crise, critique et conflictualité » tient au besoin qui s’est manifesté lors du précédent quinquennal d’interroger les modes de lecture et les options critiques qui ont cours au sein de 19-21. Il est apparu au fil de nos travaux que les conditions du discours critique, celles que Michel Foucault dans Les mots et les choses définit comme « épistémè », n’allaient pas de soi et méritaient d’être examinées de près. Ce qu’on peut désigner comme la crise de la critique nous est apparue comme un problème central trop peu posé explicitement par et à la critique contemporaine. Le moins que l’on puisse dire est que l’épistémè critique contemporaine est en crise : le spectre actuel de la critique littéraire anglophone est aussi vaste que composite, allant d’approches poststructuralistes, qui restent concentrées sur le texte, aux « studies », qui multiplient les angles d’attaques thématiques et contextuels pour rendre compte d’une œuvre envisagée sous tous ses effets d’inscription dans le monde — sans oublier des approches scientifiques issues des neuro-sciences, qui appréhendent l’œuvre depuis les conditions affectives, voire somatiques de sa réception. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à considérer l’éventail des groupes de travail qu’abrite la Modern Language Association, qui vont des « Genre studies » aux « Transdisciplinary Connections » dans lesquelles on trouve côte-à-côte les « Age studies », « Philosophy and Literature », « Sexuality studies », « Cognitive and Affect studies », « Translation studies », pour n’en citer que quelques-unes, cohabitant avec la catégorie plus traditionnelle des « Languages, Literatures and Cultures ». Notre projet vise à examiner non la validité et la pertinence propre à chaque sous-discipline, mais ce qui fait l’unité de la notion de « critique littéraire » contemporaine dans le domaine anglophone. Comment penser et faire exister les conditions de possibilité d’une communauté critique face à un tel éparpillement d’approches à l’intérieur d’une même discipline ? Cette question est de nature d’abord épistémologique mais également éthique. L’objectif que nous nous fixons est de dresser un panorama raisonné de la critique contemporaine littéraire anglophone, d’interroger son unité, de considérer ses méthodes et ses résultats.

19-21 est une équipe composée spécialistes de littérature britannique, américaine et post-coloniale de langue anglaise et d’art contemporain britannique. Parmi nous se trouvent des enseignants-chercheurs qui se définissent comme textualistes, qui ont recours à une approche centrée sur le texte conçu pour lui-même dans le sillage des lectures post-barthésiennes et des enseignements de la critique de la réception, ou qui travaillent dans la tradition de la théorie littéraire, alors que d’autres abordent la littérature depuis un point de vue plus culturaliste, sur le modèle des « studies » ou à partir d’un prisme de type cognitiviste, selon des approches qui se sont largement développées depuis une trentaine d’années dans le monde anglophone. La question de la critique entendue au sens étymologique de krinein (jugement), inséparable de la question de la crise (krisis), permettra de faire un état de la question de la critique contemporaine ainsi qu’un point épistémologique sur les prémisses et les modalités d’approches contemporaines de la littérature conçue tant comme fait social et cognitif que comme ensemble d’œuvres.

Parce qu’il nous semble que ce débat n’est pas simplement celui de notre groupe 19-21 mais est celui de la communauté anglistique littéraire tout entière en France et à l’étranger, il nous a semblé utile de placer le prochain quinquennal sous le signe de l’exploration épistémologique de l’outil et de la fonction critiques. Un tel choix de thématique permettra aux enseignants-chercheurs de 19-21 de faire le point sur leurs options critiques et les méthodes d’analyse qu’ils mettent en œuvre face aux œuvres littéraires et de mettre ces approches en rapport et en dialogue, fût-ce de manière agonistique. Ce projet a également pour ambition dans un temps de changement de paradigmes critiques de clarifier et d’approfondir des démarches théoriques qui restent le plus souvent de l’ordre du non-dit en direction des doctorants de 19-21, dans un souci de formation et de transmission.