Les nombres et le nombreux

 

Nous a d’abord guidés, pour le choix de cette problématique, un constat, formulé sous la forme d’un paradoxe par Bertrand Badiou, au seuil de son étude intitulée Le nombre et les nombres (Paris, Seuil, 1990) :

« Nous vivons le temps du despotisme du nombre, la pensée plie sous la loi des multiplicités dénombrables, et cependant (à moins que précisément ce défaut, cette défaillance, ne soient que l’envers obscur d’une soumission sans concept) nous ne disposons d’aucune idée récente, active, de ce qu’est un nombre. Il y a eu sur ce point un effort immense, mais pour l’essentiel achevé dès le début du siècle : celui de Dedekind, de Frege, de Cantor, de Peano. L’impact factuel du nombre n’escorte qu’un silence du concept ».

Si le nombre règle les représentations culturelles, comme il règle (souvent abusivement) bien d’autres domaines de l’activité, ainsi que des sciences, humaines, l’art ne relève a proprement parler du nombre « qu’autant qu’il y a une pensée du nombre » (Badiou). C’est cette pensée que nous efforcerons de saisir. On sait l’importance décisive que revêt, dans le terreau culturel anglophone, le symbolisme des nombres : de la Bible (The Book of Numbers; « Be fruitful and multiply »; « the Mark of the Beast 666 »), à ses reprises millénaristes et eschatologiques dans la culture américaine, suspendue dans l’attente du compte-à-rebours dernier, les nombres, entre fantastique et mystique, sont partout. Si nous n’avons ni compétence ni vocation à cerner les implications des nombres dans les domaines où ils trouvent le plus naturellement à s’exprimer (mathématiques, géométrie, algèbre, chimie, physique, etc.), les littéraires que nous sommes revendiquons néanmoins l’héritage de toute une tradition philosophique, et donc esthétique. La quête d’intelligibilité dans les rapports mathématiques et mesurables se traduit par la prise en compte concrète des proportions considérées comme plus ou moins esthétiques. Le rappel de la croyance philosophique ancienne (Pythagore et Platon), les débats des artistes à la Renaissance, nous remettront en mémoire la croyance dans l’existence de nombres idéaux, modèles de toutes choses (le fameux « nombre d’or »). Pour mémoire, selon les pythagoriciens, l’impair était symbole d’harmonie et le pair, de confusion. Qu’en est-il pour les modernes que nous sommes ? L’angoisse éprouvée devant les grands nombres et/ou l’indénombrable est un autre paradigme constitutif de la modernité étudiée par Vortex. Un point de départ serait l’ouvrage de Malthus, Essay on the Principle of Population, publié la même année que les Lyrical Ballads (1798) : angoisse d’un raz de marée démographique, en parallèle avec le mysticisme faussement naïf de la petite fille de « We Are Seven ». Un second serait le rêve du Malais, relaté par Thomas de Quincey dans ses Confessions of an English Opium Eater (1823), à l’origine d’une hantise de type raciste et colonial. On s’interrogera sur la manière dont se représentent, en peinture, la multitude (Derby Day (1858) de William Powell Frith), et, en littérature, le peuple, la foule. Le cinéma, celui par exemple de Peter Greenaway (A Zed & Two Noughts (1986), Drowning by Numbers (1988)), ne restera pas à l’écart. Ainsi donc, le roman et la poésie, mais aussi les arts anglo-américains, devraient se prêter à une analyse quantitativement et qualitativement équilibrée des incidences du nombre – des célèbres 1079 pages de Infinite Jest de David Foster Wallace, en passant par l’obsession comptable chez Whitman, Stevens, Zukofsy (« A-9 »), la folie du nombre dans l’œuvre de Pynchon, l’éloge des anniversaires (de Donne à Dylan Thomas), le sériel et la répétition chez Stein, Joyce, etc.